Education Nationale : quand le travail pousse au suicide

Lundi dernier, Christine Renon, directrice d’une école maternelle, s’est suicidée sur son lieu de travail à Pantin en Seine-Saint-Denis. Dans un courrier qu’elle a adressé à l’ensemble des directeurs d’établissement de sa ville, elle confiait son épuisement professionnel.

À 58 ans, la directrice de l’école maternelle Méhul, à Pantin (Seine-Saint-Denis), a mis fin à ses jours lundi 23 septembre. Son corps a été retrouvé avant l’arrivée des enfants, dans la grande nef de cette école. Avant sa mort, Christine Renon avait envoyé à son inspecteur d’académie et à tous les directeurs et toutes les directrices d’établissements scolaires de sa ville une lettre. "Aujourd’hui, samedi, je me suis réveillée épouvantablement fatiguée, épuisée après seulement trois semaines de rentrée", écrit-elle. C’est une professionnelle à bout qui se livre, interroge le système dans sa globalité et l’absence de réponse de sa hiérarchie. Louise Tourret, productrice de l’émission "Être et savoir", revient sur ce drame dans son émission du dimanche 29 septembre et a interrogé pour cela le sociologue Vincent de Gaulejac, spécialiste de la souffrance et du mal-être au travail.

Il tente une explication sur les raisons qui ont pu pousser cette directrice d’école à commettre ce geste désespéré.

Vincent de Gauléjac : Ce drame illustre la souffrance que vivent de nombreux agents des institutions publiques que ce soit dans l’éducation, à l’hôpital, dans la police, dans le travail social. En 2008, quand j’avais participé à "L’Appel des appels" avec Roland Gori, on insistait déjà sur la transversalité de ce phénomène. On se suicide dans toutes ces institutions que l’on "modernise" : France Télécom, la SNCF, la RATP, etc. Je me souviens du témoignage de Catherine Kokoszka qui était la directrice de l’antenne parisienne de la protection judiciaire de la jeunesse (PJJ) qui avait écrit un texte en 2009 après sa tentative de suicide dans laquelle on retrouve presque mot pour mot les termes employés aujourd’hui par Christine Renon.

Que se passe-t-il dans ces institutions ?

Vincent de Gauléjac : Les réformes successives qui y sont mises en oeuvre, cette réorganisation permanente, pèsent de plus en plus sur les agents et même sur leur hiérarchie. Ces nouvelles formes de gestion - qui sont nées avec le développement du New Public Management, de la Corporate Gouvernance - produisent deux effets : premièrement, les agents ont l’impression que ces réformes les empêchent de travailler. Deuxièmement, s’ils se sont investis dans l’éducation, dans la santé ou dans le travail social, c’est parce qu’ils croyaient aux missions de l’institution : une bonne pédagogie, prendre soin des malades, etc. Faire bien son travail c’était correspondre aux valeurs de l’institution. Mais à présent, l’organisation, tous ces nouveaux outils de gestion présentés comme devant améliorer les choses en fait les mettent en difficulté, non seulement les empêchent de travailler, mais leur font perdre le sens du travail et les valeurs qu’ils avaient mis au centre de leur choix professionnel.

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