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Internet rend-il stupide ?

Fabrice Madouas, le 23-07-2009

Domingo 26 de julio de 2009

Même ses pionniers se demandent s’ils n’ont pas fait fausse route. Quelles seront les conséquences d’une utilisation intensive d’Internet sur notre façon de penser ? “Valeurs actuelles” entre dans le débat.

Internet rend-il stupide ? Il y a quelques mois, cette question suffisait à vous faire classer parmi les technophobes forcément ringards, soupçonnés d’hostilité au sacro-saint “progrès”, quand on ne vous accusait pas, tout net, d’être l’un de ces grincheux ennemis du genre humain.Vous vous consoliez en vous disant qu’après tout, vous n’étiez pas en si mauvaise compagnie car il y a longtemps que le philosophe Alain Finkielkraut, qui dénonce les effets désastreux pour l’esprit d’une crise de la transmission, pose cette question – et même y répond par l’affirmative.

Et l’on peut parier qu’en relisant le regretté Philippe Muray, qui dénonçait dans son oeuvre l’infantilisation du monde par la distraction festive, on y trouverait quelques pages féroces contre Internet et le vide intersidéral des “réseaux sociaux”, comme Facebook ou MySpace. Mais Philippe Muray est mort en 2006 d’un cancer du poumon et il y a belle lurette que Finkielkraut passe pour un réactionnaire parce qu’il est sans doute le plus lucide de nos intellectuels, si ce n’est le seul.

Mais – voyez qu’il ne faut désespérer de rien – voilà que la question est désormais “légitime” ! Pourquoi ? Parce qu’elle a été posée outre-Atlantique (elle devient donc justifiée quelques mois plus tard en Europe) et, qui plus est, par des pionniers du Net,dont certains sont même journalistes, ce qui suffit à les faire passer pour des gens qui réfléchissent, puisqu’ils passent à la télé et glosent (pardon,“bloguent”) sur la Toile.Mais, soyons juste,Nicholas Carr, par qui le scandale est arrivé, mérite mieux que cette ironie facile :on apprend – sur son site Internet – qu’il fut directeur de la Harvard Business Review et qu’il intervient comme conférencier au Massachusetts Institute of Technology, le prestigieux MIT,et même à la Nasa, ce qui pose son homme.

Quand, enfin, il n’écrit pas sur son blog (Rough Type), il publie des livres sur Internet, traduits dans une douzaine de langues, sauf apparemment en français… Le prochain sera consacré aux conséquences intellectuelles et sociales du Net. Son titre : The Shallows, terme de marine signifiant “les hauts-fonds”,au sens de “peu profond”ou “superficiel”. On doit aussi à Nicholas Carr une critique acerbe mais argumentée de Wikipédia, cette encyclopédie en ligne nourrie par les contributions de millions d’internautes, dont les articles ne sont pas exempts d’erreurs (Valeurs actuelles du 2 mai 2008). Un CV qui vaut présomption de compétence.

Or, que nous dit Nicholas Carr ? Que, depuis qu’il travaille sur Internet (une dizaine d’années), il a l’impression que « quelqu’un, ou quelque chose, bricole [son] cerveau »,un peu comme l’astronaute déconnecte les circuits mémoire du superordinateur Hal, dans le film de Stanley Kubrick, 2001 : l’Odyssée de l’espace. «Mon esprit ne disparaît pas, je n’irai pas jusque-là, mais il est en train de changer. Je ne pense plus de la même façon qu’avant », affirme Nicholas Carr. Paru en juillet 2008 dans The Atlantic, revue mensuelle américaine qui vit le jour en 1857, son article est intitulé :« Is Google making us stupid ? »Mais il ne concerne pas seulement ce célèbre moteur de recherche : c’est bien Internet que vise Nicholas Carr.

Venant d’un gourou du multimédia, cet article a aussitôt déclenché un buzz d’enfer, selon un mot à la mode et néanmoins bien choisi qui signifie “bourdonnement” ou “brouhaha” : la blogosphère tout entière s’est donc mise à vibrer,pour rejeter ou pour approuver ce diagnostic, et le débat se prolonge encore, aux États-Unis comme en Europe. Des colloques sont organisés sur ce thème : le Management Institute of Paris (MIP) vient d’y consacrer son université d’été. Et l’excellente revue française Books, qui traite de « l’actualité par les livres du monde », en a fait sa couverture. Les sociologues aussi s’en mêlent. Bref, chacun s’en empare – y compris Valeurs actuelles – car l’enjeu n’est pas mince, sachant qu’on dénombre 1,6 milliard d’internautes dans le monde et que les adolescents passent de très nombreuses heures sur la Toile chaque semaine (une trentaine, pour certains), sans même parler des adultes… Alors, que faut-il en penser ? Internet est-il une « machine à abrutir »,comme le dit des médias en général l’écrivain Pierre Jourde dans le Monde diplomatique, «le vide des informations complétant la stupidité des divertissements » ?

Pour tenter d’y répondre, il n’est pas inutile de se rappeler d’où vient Internet. Ses origines sont… militaires ! C’est en effet l’armée américaine qui en a conçu le principe à la fin des années1960 pour préserver ses communications en cas d’offensive soviétique, y compris nucléaire. Mais la communauté scientifique s’en est ensuite emparée. Un second réseau “civil” voit le jour au milieu des années 1980,qui relie entre elles les universités américaines,afin d’échanger des informations sur leurs recherches. Cette ambition universitaire n’a cependant pas résisté longtemps au développement d’Internet.Car les entreprises ont rapidement compris le profit qu’elles pouvaient en tirer : jamais dans l’histoire du commerce elles n’ont pu toucher autant de clients, partout sur la planète. Et, surtout, les internautes eux-mêmes n’utilisent pas ce réseau comme l’avaient prévu les “experts”.

Internaute. Le mot, construit avec le suffixe “naute” (“marin”, en grec), dit bien ce qu’il veut dire : l’internaute est celui qui navigue sur le réseau. « Les inventeurs d’Internet l’avaient conçu comme un outil, les gens l’occupent comme un espace », résume le sociologue Stéphane Hugon (lire notre entretien page 10). Un exemple ? Les chats, c’est-à-dire les conversations en ligne, ont connu un succès phénoménal.Or, la banalité des échanges et la pauvreté du vocabulaire sont telles qu’il faut se rendre à l’évidence : ce n’est pas ce que l’on dit qui compte, c’est le fait de pouvoir le dire.

Les internautes aiment surtout “babiller” entre eux

Les Québécois le soulignent avec malice : ils ne disent pas “chatter”mais “babiller”. Or, babiller, c’est « parler beaucoup et à propos de rien », rappelle le Larousse, et le babil, mot créé par onomatopée, est un « bavardage continu, enfantin ou futile », à moins qu’il ne désigne les « vocalisations spontanées émises par les nourrissons »… Les conversations sur Internet « prennent la forme du texte, mais sont souvent aussi provisoires et subjectives que la parole », remarque la journaliste Laura Miller sur son site, Salon.com.

Peu d’idées, donc,encore moins de contenu politique : l’important n’est pas d’être “tous ensemble”, comme le clamaient par exemple les manifestants de 1995,unis contre les projets du gouvernement Juppé, mais d’être “ensemble, c’est tout”, comme l’écrit Anna Gavalda dans un best-seller qui connut aussi un beau succès au cinéma. Quitte à brasser du vide. « L’ultraconnectivité est un symbole de pauvreté »,a même osé dire un autre oracle du Web, le journaliste Bruce Sterling. C’était en mars, lors d’un salon high tech à Austin,au Texas.

Le succès de Twitter confirme l’appétence de nombreux internautes pour cet universel bavardage (Alain Finkielkraut ironise sur « la volubilité exubérante de la blogosphère planétaire »). Cet outil de microblogging permet à ses utilisateurs d’envoyer des messages de 140 caractères au plus, soit une ou deux phrases,le but étant de dire ce que l’on fait au moment où l’on écrit le message en question – appelé tweet. En français : “gazouillis”. L’engouement pour ce service, ouvert il y a trois ans, est tel que Nicholas Carr et beaucoup d’autres disent redouter la “twitterisation” des esprits.

Mais notre blogueur ne parle pas seulement, dans son article, d’internautes n’ayant pas appris à raisonner. Non : il parle surtout de lui et de ses amis,d’esprits cultivés qui ont une utilisation experte d’Internet, conforme à ce qu’espéraient les universitaires quand ils se sont intéressés à ce réseau. «Mon esprit attend désormais les informations de la façon dont le Net les distribue : comme un flux de particules s’écoulant rapidement. Auparavant, j’étais un plongeur dans une mer de mots. Désormais, je fends la surface comme un pilote de Jet-Ski »,écrit Nicholas Carr. Ne dit-on pas couramment que l’on surfe sur Internet, à l’aide d’un logiciel de navigation, que les Québécois appellent aussi “fureteur” ou “butineur” ? Les Anglais utilisent aussi le terme browser, dérivé d’un verbe signifiant “feuilleter”.

Or, c’est bien ce que l’on fait quand on consulte Internet : on surfe, on feuillette, on butine. Et,quand l’article consulté dépasse la longueur d’un écran, on zappe. Au mieux, on l’imprime en espérant avoir le temps de le lire… Ce papillonnage n’est évidemment pas propice à la réflexion. Selon le Britannique Andrew Keen, qui a commencé sa carrière dans la Silicon Valley en lançant l’un des premiers sites musicaux d’Internet, « la révolution du Web 2.0 [le Web participatif] favorise les observations superficielles au détriment de l’analyse en profondeur, les opinions à l’emporte-pièce au détriment du jugement réfléchi ». C’est ce qu’il écrit dans un livre qui a fait grand bruit aux États-Unis parce qu’il y dénonce « l’ignorance et la tyrannie des foules » : le Culte de l’amateur, Comment Internet détruit notre culture (Scali).

C’est qu’Internet ressemble moins à la bibliothèque universelle que les universitaires rêvaient d’édifier qu’à une banque de données informe et gigantesque, où l’on vient picorer des bribes d’information – le paradoxe étant qu’il suffit d’un peu de méthode pour avoir l’illusion de maîtriser tout le savoir du monde.Mais inventorier n’est pas inventer ni connaître et l’internaute ressemble parfois à ce personnage que Jules Verne met en scène dans Vingt mille lieues sous les mers :Conseil, un domestique devenu spécialiste de la classification des poissons en fréquentant les savants du Muséum d’histoire naturelle, mais qui ne sait pas en reconnaître un seul dans la nature. Dans la Connaissance inutile, Jean- François Revel remarquait déjà, en 1988, qu’il ne suffit pas d’avoir accès au savoir pour être cultivé.

S’il modifie nos habitudes de travail, Internet modifie-t-il pour autant notre cerveau, comme le suggère Nicholas Carr ? La question a été posée à Yves Caseau, normalien et vice-président de Bouygues Telecom-Innovation & services, lors de l’université d’été du MIP. Selon lui, Google favorise la consommation d’informations fractionnées qui jouent le rôle de « stimuli permanents », au détriment d’une recherche en profondeur,ordonnée et finalisée. Ce qui pousse à la superficialité. Le second point concerne la façon dont on apprend à lire. « L’acquisition de la lecture est un processus fascinant et complexe, qui modifie littéralement le cerveau, dit Yves Caseau.Nous construisons un outil adapté au mode de lecture que nous pratiquons et il détermine notre façon de penser. » Or, Nicholas Carr remarque justement qu’il lui devient difficile de se concentrer sur la lecture d’un roman ou d’un essai,c’està- dire d’un texte dépassant quelques pages.

« La connaissance n’est pas l’information, ajoute Yves Caseau. Elle est irrémédiablement liée au temps,elle requiert de l’expérience », qu’une pratique assidue d’Internet et des mondes virtuels ne permettra jamais d’acquérir. Professeur au MIP, Aubry Pierens l’a aussi rappelé pendant ce débat : l’expertise ne peut remplacer l’expérience, et l’on perdrait en humanité si la méthode se substituait tout à fait à l’intuition. « L’accès au monde se fait par les cinq sens » plus qu’à travers l’écran et l’on gagnerait beaucoup à n’être pas connecté sans arrêt. Il est utile de s’en souvenir pour lutter contre « l’éclipse de la nature » qui, nous dit Alain Finkielkraut, porte préjudice à la connaissance.

http://www.valeursactuelles.com/public/valeurs-actuelles/html/fr/articles.php?article_id=5086