Le Point - Publié le 28/11/2011

Argentine, la vie après la faillite À quoi ressemble un État en banqueroute ? Retour à Buenos Aires, dix ans après.

De NOTRE CORRESPONDANT à BUENOS AIRES, OLIVIER UBERTALLI

Grâce à une politique interventionniste et à coups d'aides financières, l'Argentine va mieux, avec notamment un taux de croissance de 8 %. © Olivier Ubertalli

Grâce à une politique interventionniste et à coups d’aides financières, l’Argentine va mieux, avec notamment un taux de croissance de 8 %. © Olivier Ubertalli

À la faculté d’économie de Buenos Aires, le musée de la Dette extérieure argentine vaut le détour. Des étudiants vous racontent, chiffres à l’appui, l’histoire du naufrage argentin. C’était il y a dix ans. "Le chômage avait grimpé à 22 %. Toutes les classes sociales manifestaient leur ras-le-bol dans un concert de casseroles, décrit Stefano, notre guide. Tout ce gâchis provient de l’explosion de la dette sous la dictature des années 70 et sous la présidence de Carlos Menem dans les années 90." Décembre 2001. En récession depuis déjà quatre ans, le pays s’enfonce dans la pire crise économique de son histoire. Le FMI refuse d’aider une nouvelle fois le gouvernement radical de Fernando de la Rua, successeur du libéral Carlos Menem. Plus moyen de tenir la parité d’un peso pour un dollar qui servait d’arme anti-inflation. La fuite des capitaux avoisine les 200 milliards de dollars. Le gouvernement limite alors les retraits bancaires à 250 pesos par semaine (40 euros) : c’est le corralito (le petit enclos). Une quinzaine de coupures provinciales, les bonos, circulent pour pallier l’absence de cash. Dégoûtée, appauvrie, une partie de la population pille les supermarchés. Les grèves se multiplient. "Que se vayan todos !" ("Qu’ils s’en aillent tous !"), entend-on dans les manifestations. C’est l’état de siège. Les 19 et 20 décembre, une quarantaine de civils meurent sous le feu de la répression policière. L’Argentine plonge en enfer.

Le chef de l’État fuit en hélicoptère le palais présidentiel. En deux semaines, l’Argentine change quatre fois de président et, fin décembre 2001, elle fait défaut sur sa dette publique extérieure." L’Argentine est en faillite. Notre modèle pervers a jeté 2 millions de compatriotes dans l’indigence, détruit la classe moyenne et nos industries", se lamente le nouveau chef de l’État, un péroniste, Eduardo Duhalde. Il rompt le lien avec le dollar qui avait tué la compétitivité de l’Argentine et dévalue le peso. Les banques sont prises d’assaut. Mais les Argentins ont beau frapper contre les rideaux de fer, on leur interdit de retirer leurs dépôts. Certains perdent presque toutes leurs économies. Le chômage touche plus d’un quart de la population. La pauvreté, plus de la moitié. La nuit tombée, des dizaines de milliers de cartoneros ou recycleurs de carton fouillent les poubelles.

Débrouille

"Ce fut le pire Noël de ma vie", se souvient le styliste Javier Estebecorena. La trentaine passée, il ouvre avec son frère une boutique de mode en décembre 2001. Aucun client ne franchit la porte du magasin dans les premières semaines. "Il n’y avait ni futur ni perspective d’amélioration. Ni cash, ni main-d’oeuvre, ni matériel", poursuit-il. Marcelo Ruarte et son fils Diego ont été licenciés du Bauen, un hôtel de luxe de la capitale. Le patron a filé à l’anglaise sans payer ses dettes. "Nous n’avions même pas d’argent pour envoyer nos enfants à l’école", peste Marcelo. L’ancien réceptionniste sexagénaire s’est converti au troc, puis a enfilé les habits de cuistot, tondeur de pelouse et peintre en bâtiment. En 2003, Marcelo et Diego ont occupé, puis rouvert avec d’anciens collègues l’hôtel Bauen sous forme de coopérative. L’établissement emploie aujourd’hui plus de 160 personnes. Le Bauen fait partie des quelque 200 PME en faillite "récupérées" par leurs employés. 10 000 emplois ont été ainsi préservés. Marcelo se réjouit : "Nous avons démontré que l’autogestion peut rapporter des bénéfices. Ne cherchez pas le patron : il n’y en a plus. Nous sommes tous notre propre patron."

À l’image du Bauen, l’Argentine a sauvé sa peau à force de débrouille et d’un peu d’autogestion. L’ex-bon élève du FMI vanté par son directeur général d’alors, Michel Camdessus, a repris son destin en main. Et ça marche ! Après l’enfer en 2002 (chute de 11 % du produit intérieur brut), le pays sort peu à peu du purgatoire. Il affiche une croissance à la chinoise, de plus de 8 % par an, sauf en 2008 (6,8 %) et 2009 (0,9 %), à cause de la crise internationale. Huit années successives de croissance... Du jamais-vu dans l’histoire argentine. "Bien sûr qu’on va mieux ! s’exclame Estebecorena, dont le commerce est florissant. Nous étions les rois du court terme. Nous avons découvert la stabilité et la prévisibilité." Bref, de bonnes bases pour entreprendre, réduire la pauvreté et le chômage, tombés sous les 8 %. Si le gouvernement est accusé de manipuler les statistiques officielles, l’embellie est bel et bien là. Les Argentins jouissent d’un salaire minimum et d’un pouvoir d’achat moyen parmi les plus élevés d’Amérique latine.

Son salut, l’Argentine le doit d’abord à son toupet. Elle a dit "Basta !" aux plans d’austérité et au FMI, puissance honnie. "J’ai dû répéter trois fois à Horst Köhler, directeur du Fonds à l’époque, que l’Argentine retirait ses demandes de prêt. Il n’en croyait pas ses oreilles", se souvient Roberto Lavagna. L’ancien ministre argentin de l’Économie (2002-2005) a piloté la plus grande restructuration de dette de l’histoire moderne - 102,5 milliards de dollars - avec une "décote" (réduction de la dette) de 75 %. Début 2006, l’Argentine a remboursé d’une seule traite les 10 milliards de dollars qu’elle devait au FMI. Reste que les marchés financiers internationaux la boudent toujours. Ou lui proposent des taux d’intérêt prohibitifs, considérant que le risque pays est trop élevé. Car Buenos Aires doit encore de l’argent à certains créanciers récalcitrants qui ont entamé des procès, notamment aux États-Unis et au Club de Paris.

Mesures "K"

Bien sûr, le rebond n’aurait pas été possible sans la flambée des prix des matières premières agricoles, portée par la demande chinoise. Le prix du soja est passé d’environ 200 dollars la tonne en 2002 à 450 dollars ces dernières semaines. Une aubaine pour le premier exportateur mondial de farine et d’huile de soja, deuxième pour le maïs et cinquième pour le blé. Un flot de devises (100 milliards de dollars par an) renfloue les caisses de l’État, qui prélève de fortes taxes sur les exportations. Elles atteignent jusqu’à 50 % pour le soja ! La formidable rente agricole des Argentins finance les mesures "K", pour Kirchner, Nestor, le mari qui a gouverné de 2003 à 2007, et sa femme, Cristina, réélue le mois dernier dès le premier tour de la présidentielle. Le modèle Kirchner passe par la relance de la demande, avec une aide spéciale pour les classes moyennes et défavorisées, comme le système d’Asignacion universal por hijo (plus de 40 euros par mois donnés à chaque enfant scolarisé). Le gouvernement subventionne aussi les tarifs de l’énergie, de l’eau et des transports. À Buenos Aires, le ticket de métro vaut 20 centimes d’euro. La consommation est vigoureuse, les centres commerciaux bondés. Cette année, il se vendra en Argentine plus de voitures neuves qu’au Mexique ou en Espagne.

Dans la pure tradition péroniste, les Kirchner mènent une politique interventionniste et protectionniste. Ils n’ont pas hésité, en 2008, à nationaliser les régimes privés de retraite. Le redoutable secrétaire d’État au Commerce, Guillermo Moreno, met les sociétés au pas. Tel le "Parrain", il reçoit parfois les chefs d’entreprise avec un revolver posé sur le bureau ! "Le gel des tarifs des services publics a mis les entreprises dans une situation intenable et quelques-unes se sont vues contraintes de partir", rappelle Jean-Édouard de Rochebouët, président de la Chambre de commerce franco-argentine. Suez a fui lorsque sa filiale, Aguas Argentinas, a été nationalisée. Les "K" manient la carotte ou le bâton. Cristina Kirchner a ainsi lancé un plan de substitution et d’entraves aux importations, afin de protéger l’industrie locale. Objectif : réduire de moitié les importations d’ici à 2020. Les importateurs sont sanctionnés, sauf s’ils s’engagent à exporter. Cette année, la Barbie de Mattel a été bannie de la Pampa. Pour que la poupée blonde fasse son come-back, le géant américain du jouet s’est engagé à distribuer en Colombie les briques encastrables de la marque argentine Rasti. Gonflé, mais efficace. Désormais, les Argentins pèsent 30 % des ventes de jouets, contre 10 % il y a dix ans. Daniel Dimare, responsable marketing de Rasti, emploie une centaine de personnes, contre une dizaine en 2001. "Le gouvernement a revalorisé toute l’industrie nationale. Il a aidé les fabricants à améliorer leur production pour exporter."

Néanmoins, le troc exportation pour importation crée des curiosités. La filiale de Porsche doit exporter du vin argentin, celle de BMW du cuir et du riz et celle de Hyundai, du soja et des cacahouètes ! L’Argentine devient la championne du monde du protectionnisme, avec plus de 150 mesures, d’après Global Trade Alert. De quoi vider de sa substance l’union douanière du Mercosur. Le voisin brésilien, l’un des principaux fournisseurs, est très agacé. L’Argentine joue avec le feu. Les investisseurs étrangers boudent le pays. La pauvreté n’a pas disparu et les cartoneros, s’ils sont moins nombreux, font toujours partie du paysage. L’inflation se réveille. Elle se situe à 10 %, prétend le gouvernement, démenti par la plupart des instituts privés, qui parlent plutôt de 20 à 30 %. Enfin, et c’est un signe qui ne trompe pas : les capitaux reprennent le chemin de Miami et d’ailleurs. Au point que Buenos Aires vient d’imposer un contrôle des changes. Les recettes de Cristina ne paraissent donc pas éternelles. Le FMI crie au casse-cou devant le dérapage des dépenses publiques et des aides sociales.

Pas de quoi, pour l’heure, déstabiliser Paul Krugman, que fascine la résurrection du pays du tango. Le Prix Nobel d’économie conseille même à la Grèce d’imiter Buenos Aires pour renaître de ses cendres. "L’exemple argentin montre que le défaut est une idée formidable", écrit-il sur son blog du New York Times. Roberto Lavagna, le "sauveur" de l’Argentine, lui, n’en démord pas : "Les plans de sauvetage consistent à réduire la demande en pleine récession. Or, une économie ne peut pas s’en sortir sans consommation. Le FMI et la BCE se trompent encore."

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