En réponse à l’article : "Echec scolaire : une enquête révèle la souffrance des élèves des quartiers populaires"

Un des lecteurs de ce blog vient de me faire parvenir sa réaction à l’article ci-dessus, paru dans Le Monde du 22.09.10.
Etant donné la logique implacable de l’argumentation déployée dans cette réponse contradictoire, j’ai pensé utile de la publier à la suite de l’article en question :

Echec scolaire : une enquête révèle la souffrance des élèves des quartiers populaires

La souffrance au travail n’est pas l’apanage des adultes. Les élèves aussi souffrent à l’école. Et plus quand ils sont de milieux défavorisés que lorsqu’ils sont de familles offrant toutes les garanties de succès scolaire. Réalisé depuis trois ans par l’Association de la fondation des étudiants pour la ville (AFEV), le Baromètre annuel du rapport à l’école des enfants de quartiers populaires met l’accent cette année sur "les souffrances à l’école" des élèves de milieux défavorisés.

Ce baromètre est le fruit d’une enquête effectuée d’avril à juin 2010 par Trajectoires-Reflex, qui a interrogé 760 enfants (192 primaires et 568 collégiens) en difficulté scolaire et soutenus par l’un des 7 000 étudiants bénévoles de l’AFEV. Sa publication est l’un des points forts de la troisième édition de la Journée du refus de l’échec scolaire, organisée mercredi 22 septembre par l’association dans une trentaine de villes de France.

Selon l’enquête, 73,3 % des enfants interrogés "aiment peu, voire pas du tout aller à l’école ou au collège". Ils ne sont d’ailleurs que 9,6 % à aimer être à l’école, contre 60 % qui préfèrent être à la maison. Pourquoi ? Parce que près d’un quart (23,7 %) s’ennuie "souvent, voire tout le temps" à l’école. Mais aussi parce qu’un peu plus de la moitié (52,8 %) reconnaissent avoir été victimes de violences entre élèves dans l’enceinte de leur établissement.

Par ailleurs, le sentiment d’échec scolaire et le manque de confiance de soi sont partagés par plus de la moitié des élèves qui disent penser ne pas pouvoir répondre aux attentes de l’école. L’ensemble, bien sûr, n’est pas sans effets sur la santé et l’état général de ces enfants… et se répercute à son tour sur leurs résultats scolaires. Les élèves interrogés sont 39 % à se plaindre de troubles du sommeil et 35,9 % de maux de ventre qu’ils attribuent pour un tiers au stress lié à leur scolarité.

MANQUE D’EMPATHIE

Déjà épinglé en avril par un rapport du député UMP Jacques Grosperrin, comme une "lieu de souffrance", le collège français est souvent décrit comme le maillon faible de son système scolaire. D’ailleurs, les résultats de la France aux tests Pisa – qui comparent les résultats scolaires des élèves de 15 ans dans les 31 pays de l’OCDE – la classent en 22e position, alors que le budget de l’éducation nationale est le premier du pays.

Dans un livre récent, On achève bien les écoliers (Grasset, 2010, 170 pages, 9 euros), l’auteur Peter Gumbel, journaliste britannique devenu professeur à l’école de journalisme de Sciences Po Paris, vilipende le système scolaire français. Père de jeunes filles scolarisées en France, il n’a de cesse de critiquer une école qui humilie et casse ses élèves avec des remarques et des notes blessantes, manque totalement d’empathie pour les écoliers et ne sait pas mettre l’accent sur leurs progrès.

Pourtant, montre l’enquête réalisée pour l’AFEV, malgré l’ennui, la violence entre élèves et la peur des mauvaises notes, ces élèves en grande difficulté des quartiers populaires sont 57,2 % à percevoir leurs enseignants de manière positive et estiment qu’ils s’intéressent à eux.

Une nouvelle qui leur mettra du baume au cœur, trois jours après l’annonce de la diminution – en Seine-Saint-Denis – d’un quart de l’accompagnement éducatif qui permet, principalement aux enfants des zones d’éducation prioritaires (ZEP), d’être aidés dans leurs devoirs après l’école. Une politique de soutien pourtant voulue par Nicolas Sarkozy en direction des "orphelins de 16 heures".

Ce coup de rabot au soutien scolaire par l’école elle-même devrait alourdir le soutien effectué par l’AFEV hors de l’école. On peut en effet s’attendre à ce que le ministère de l’éducation, qui lui adresse des élèves repérés pour leurs difficultés, ait encore plus recours à ses services.

http://www.lemonde.fr/societe/article/2010/09/22/echec-scolaire-une-enquete-revele-la-souffrance-des-eleves-des-quartiers-populaires_1414803_3224.html

Réponse à l’article

Cet article appelle quelques remarques.

1)
Remarque d’ordre méthodologique : on interroge des élèves en difficulté (760) et parmi eux 73,3 % n’aiment pas l’école... Outre qu’on s’en doutait, quelle pertinence peut bien avoir ce pourcentage ? Si on interroge de bons élèves, on va sans doute trouver une proportion plus importante, ça prouve quoi ?

2) "D’ailleurs, les résultats de la France aux tests Pisa – qui comparent les résultats scolaires des élèves de 15 ans dans les 31 pays de l’OCDE – la classent en 22e position, alors que le budget de l’éducation nationale est le premier du pays."

Mais quel est le rapport ? on donne deux classement : (premier, 22e) qui ne se rapportent pas à la même liste. D’ailleurs, dans la plupart des pays développés, l’éducation est aussi le premier poste budgétaire.
Ces nombres n’ont d’autre raison d’être que de frapper l’esprit des simples...
Je reviendrai à PISA plus loin.

3) "Parce que près d’un quart (23,7 %) s’ennuie "souvent, voire tout le temps" à l’école. Mais aussi parce qu’un peu plus de la moitié (52,8 %) reconnaissent avoir été victimes de violences entre élèves dans l’enceinte de leur établissement."

Tiens donc...
Première remarque, les deux causes sont données dans l’ordre inverse de leur importance relative, et deuxième remarque, la deuxième cause (prépondérante) disparaît de la suite du texte.

4) "Père de jeunes filles scolarisées en France, il n’a de cesse de critiquer une école qui humilie et casse ses élèves avec des remarques et des notes blessantes, manque totalement d’empathie pour les écoliers et ne sait pas mettre l’accent sur leurs progrès.
Pourtant, montre l’enquête réalisée pour l’AFEV, malgré l’ennui, la violence entre élèves et la peur des mauvaises notes, ces élèves en grande difficulté des quartiers populaires sont 57,2 % à percevoir leurs enseignants de manière positive et estiment qu’ils s’intéressent à eux."

Les enseignants m’humilient et me cassent, mais ils s’intéressent à moi et je les aime bien. Parfaitement logique, comme on voit.

Conclusion : plaidoyer bâclé et partisan.

Mais le meilleur est là :

http://www.lemonde.fr/livres/article/2010/09/17/on-acheve-bien-les-ecoliers-de-peter-gumbel_1412515_3260.html#ens_id=1399873

Citons :

"C’est donc en tant qu’utilisateur avisé qu’il critique notre système scolaire de l’intérieur, critique enrichie par une enquête comparative hors du cadre hexagonal. Il n’est d’ailleurs pas inutile de signaler que, malgré son titre, l’essai de Peter Gumbel n’a rien à voir avec les brûlots qui fleurissent à chaque rentrée scolaire et dont les auteurs, aveuglés par leur haine de l’école pour tous, c’est-à-dire de l’élève en difficulté, ont perdu tout sens du discernement.

Ici, au contraire, afin d’améliorer les résultats de notre école, l’auteur plaide avec chaleur pour plus d’empathie à l’égard de l’élève et nous exhorte à mettre fin à la tyrannie de la note et à l’humiliation dont souffrent les jeunes Français, victimes au quotidien d’une institution qui rabaisse ceux qu’elle a échoué à élever (ceci explique cela)."

Je crois que ça se passe totalement de commentaire.

Les résultats aux enquêtes PISA - menées auprès de jeunes de 15 ans des 31 pays de l’Organisation de coopération et de développement économique (OCDE) - sont "accablants" pour notre système, qui est "particulièrement cassant comparé à ceux des autres écoles dans le monde"

"Accablants", comme on peut le lire... Pas "décevants", ni "médiocres", ni "insuffisants"...

Je me permets alors de citer le rapport officiel de PISA 2006 :

"Il faut se garder de conclure d’emblée que le système d’éducation ou les établissements sont plus efficaces dans un
pays que dans un autre sur la seule base d’un score significativement supérieur sur l’échelle de culture mathématique,
de compréhension de l’écrit ou de culture scientifique." Page 375.

Voyons ces résultats.

En sciences :

"France : Pas de différence significative par rapport à la moyenne de l’OCDE" page 74.

Et en effet, si on compare le score avec des pays comparables :

France : 495 - Royaume-Uni : 515 - Allemagne : 516 - Italie : 475 - États-Unis : 489, etc.
Différence de l’ordre de 20 points sur 500 : du 4%.

Et encore, il faut distinguer entre les dominantes : "connaissances en sciences" et "connaissances à propos des sciences", la dernière mettant plus en valeur le raisonnement, et pour laquelle la France est quasiment au même niveau que l’Allemagne. Je passe.

Pareil en mathématiques : France : 496 - Royaume-Unis : 495 - Allemagne : 504, etc.

"Indice de perception des capacités personnelles en sciences" page 144 : la France est dans la moyenne de l’OCDE. Traduction : l’école ne "désespère pas Billancourt". L’humiliation n’existe que dans l’imagination de notre fougueux journaliste.
En revanche, deux pays ont un mauvais indice ici, alors que leur évaluation est très bonne : Japon et Corée.

"Indice de perception de soi en sciences" page 148 : idem.

"Indice d’intérêt général pour les sciences" page 151 : dans la moyenne, plutôt au-dessus, alors que la Finlande est au-dessous, ainsi que la Corée.

"Indice de plaisir apporté par les sciences" page 155 : France avec Finlande, légèrement au-dessus de la moyenne.

"Importance attachée par les élèves à l’obtention de bons résultats" page 156 :
Assez élevée en France, mais dans la moyenne, en ce qui concerne la lecture et les maths ; faible en ce qui concerne les sciences.
Très loin derrière l’Allemagne, et surtout le Royaume-Uni et les États-Unis.
Par contre, mieux que la Finlande.

Conclusion :
1) les élèves français ne sont pas obsédés par leur note.
2) la "motivation" due à la notation n’a pas beaucoup d’influence sur les performances.

Je passe sur les autres indices, tous désespérément dans la norme...

Conclusion générale :

Qui a perdu le sens du discernement ?
Il n’est pas interdit de faire du journalisme d’opinion (à titre personnel, je préfère le journalisme d’information, mon opinion, je me la fais moi-même) mais une déontologie élémentaire devrait imposer d’argumenter solidement et de s’abstenir de citer des chiffres farfelus.
En particulier quand on est si virulent ("humiliation, accablant, etc.)

De même, un effort d’objectivité devrait être la norme.

Or, au final, qu’est-ce que je vois ? Un pamphlet agressif et parfaitement subjectif.

Évidemment, tout ça n’arrive pas par hasard. Le sabotage de l’école doit continuer avec l’appui ou du moins la neutralité des élites bien-pensantes dont le Monde est le quotidien préféré.

Moralité :

Celui qui veut noyer son chien l’accuse de la rage...

JL Le Hibou